Braşov : dix ans sous l’empreinte de Staline

 

La Grande Roumanie a fêté son centenaire en 2018, cent ans au cours desquels l’histoire du pays a été profondément marquée par quarante années de communisme. Les profonds changements imposés par la « dictature prolétarienne » ont remis en question, par une politique de soviétisation radicale, l’identité même du pays. Braşov ne fut pas épargnée. Elle fut même la ville de Roumanie la plus affectée. Pendant dix ans, elle perdit son nom pour s’appeler « Orașul Stalin », la ville de Staline.

L’existence de Braşov est citée et attestée dès 1235 par des documents d’époque sous le nom de Kronstadt et son nom figure dans d’anciens documents sous la dénomination latine de « Corona ». Braşov, dénommée aussi Brassó en hongrois, est un nom d’origine roumano-slave qu’on retrouve ailleurs en Roumanie. Dans le Timiş, certaines localités portent ce nom, dans le Neamţ une forêt s’appelle « Braşovana » et, sous une dénomination identique, on retrouve cette identité en Serbie.
Diverses communautés occupèrent Braşov tout au long des siècles. Elles utilisèrent le mont Tâmpa qui domine la ville pour y marquer leur empreinte. Ainsi, en 1896, pour célébrer les mille ans de présence des tribus magyares en Pannonie, l’empire austro-hongrois fit ériger d’imposantes statues représentant un archer de l’époque du roi Arpad dans sept villes hongroises, dont une sur le mont Tâmpa. Elle se trouvait au-dessus des lettres qui marquent aujourd’hui le nom de la ville. Elle fut détruite en 1916 par les soldats roumains.

Soviétisation et changement d’identité

Braşov connut un développement économique important au cours des XIVème, XVème et XVIème siècles. Par la suite, au tournant des XIXème et XXème siècles, la croissance se poursuivit avec un fort essor industriel.
Mais c’est surtout à la fin de la Seconde Guerre mondiale que l’occupation du pays par les Russes eut pour conséquence une transformation profonde de la Roumanie avec la « soviétisation » des espaces politique, culturel, économique et social.
En 1950, Braşov subit une attaque frontale : elle dut changer de nom. Cette nouvelle identité lui fut imposée par l’occupant. Orașul Stalin (la ville de Staline) devint le nouveau nom de Braşov.

La déclaration de baptême parut dans le journal « Drum Nou » le 19 août 1950 suivie, le 22 août, par la signature du décret de changement de nom. Le 23 août, jour de la nouvelle fête nationale, Braşov perdit officiellement son nom. Le 25 août, « Drum Nou » publia « le chaleureux salut » à la population du gouvernement et du Comité central du Parti des travailleurs roumains (ancêtre du Parti communiste roumain) pour ce changement d’identité. Du 17 au 23 août 1950, toute une série de manifestations « populaires » furent organisées. L’objectif principal était de suggérer que la nouvelle appellation de la ville était « ardemment sollicitée » par les ouvriers de la ville et nullement imposée par une décision politique prise par une autorité supérieure étrangère.
Le nom de Staline fut inscrit sur les pentes du mont Tâmpa grâce à la plantation et la combinaison d’essences d’arbres de couleurs différentes (voir photo ci-contre).

Braşov ne fut pas la seule ville à perdre son nom. Les Russes renommèrent ainsi quatorze villes d’Europe Centrale et de l’Est d’après le nom du dictateur. En RDA, Eisenhüttenstadt-Stalinstadt ; en Pologne, Katowice-Stalinogrod ; en Hongrie, Dunajváros-Sztálinváros ; en Tchécoslovaquie, Kárviná Nove Mìsto-Stalingrad ; en Bulgarie, Varna-Stalin et d’autres encore.
Avant 1948, les rues les plus importantes de Braşov portaient le nom de membres de la maison royale – boulevard du Roi Ferdinand, rue du Prince Carol, rue de la Reine Marie, etc. Avec l’instauration du régime communiste, les rues, les parcs et les places centrales prirent le nom de personnalités marxistes-léninistes ou de certaines sommités soviétiques : Marx, Engels, Lénine, Staline, général Vorochilov, etc.
La Piața Sfatului fut renommée en Piața 23 August, le Parc Central devint Parc de l’Amitié romano-soviétique. Les fabriques et usines reçurent elles aussi des noms repris de la ligne propagandiste : Steagul rosu (Drapeau Rouge), Partizan rosu (Partisan rouge), Dezrobirea (La Libération), etc…
Au total, près de 12 000 localités, rues, usines et fabriques de Roumanie furent rebaptisées selon les canons communistes.

Statue de Staline et monument au Héros soviétique

Il ne s’agissait là que d’un premier niveau. Le second niveau du changement s’imposa par la recomposition du paysage urbain avec l’édification de nouveaux monuments et l’aménagement de parcs. A Brasov, on installa un monument dédié au héros soviétique dans le parc de l’Amitié roumano-soviétique. Une statue de Staline fut érigée en face de l’actuelle préfecture. Inaugurée en 1951, elle devint le repère central des manifestations du nouveau régime.
L’activité économique, dans le Braşov communiste, reposait essentiellement sur l’industrie : fabriques de camions, de tracteurs, de roulements à billes, industries militaire, chimique, de confection et de chaussures, de produits cosmétiques, alimentaires, etc. Beaucoup d’entre elles furent nationalisées en 1948. Chaque plate-forme industrielle engendra la construction d’ensembles d’habitations pour les travailleurs nouvellement arrivés.
Enfin, le dernier niveau qui regroupait les fonctions et les valeurs sociales de la ville fut aussi profondément remanié.
En tout état de cause, ce changement de nom marquait la rupture avec un passé perçu négativement par l’idéologie communiste et parfaitement exprimée par la maxime : hier, ville de l’exploitation ; aujourd’hui, chantier de la construction socialiste.
Mais ces nouvelles appellations ne furent pas acceptées par les habitants de la ville. Ils continuèrent d’utiliser les anciens noms et ne s’approprièrent jamais les nouvelles « identités officielles ».

Une histoire de « salam »

Pourquoi Braşov fut-elle l’heureuse élue ? Ce choix peut s’expliquer dans un contexte où la ville était en plein essor économique, avec une tradition industrielle, des infrastructures solides et un emplacement géographique idéal, au centre du pays. Brasov reçut le statut de ville-modèle et faisait figure de candidate idéale pour avoir l’immense honneur d’être rebaptisée « Orașul Stalin ».


Pour certains habitants de Braşov, le nom de Staline figure encore sur leurs bulletins de naissance, leurs contrats d’attribution d’appartements, leurs diplômes, sur des actes de décision de justice ou autres documents administratifs.
Pour la petite histoire, une légende circule affirmant que Sibiu avait été initialement choisie. Mais les dirigeants communistes roumains s’étant inquiétés de ce que le changement d’appellation de la ville entraînerait aussi celui la spécialité locale en « salam de Staline », Sibiu conserva son nom.
La période qui suivit le XXème congrès du P.C.U.S en février 1956 fut désignée comme celle de la déstalinisation. De plus, l’hostilité aux Soviétiques grandissait dans la population roumaine. Le régime cherchait à se démarquer du « grand frère » et à accroître l’autonomie du pays par rapport à Moscou.
C’est dans ce contexte que, dix ans après, en 1960, Orașul Stalin redevint Braşov. En 1962, on déboulonna discrètement la statue de Staline. Le monument au Héros Soviétique, lui, resta en place jusqu’à la chute du communisme, en 1989.
Le nom de Staline inscrit sur le mont Tâmpa resta visible encore longtemps. Les lois de la nature firent que les effets de la déstalinisation se firent encore attendre.
Mais pour ses habitants, Braşov existait à nouveau.

Yves Lelong

Sources : adeverul.ro  ; Radio Romania International (www.rri.ro) ; brasovistorie.ro ; cairn.info/revue-histoire-urbaine

Yves Lelong

J’ai travaillé, au cours de la seconde partie de ma carrière professionnelle, à la direction de la communication interne d’une grande banque française. J’ai fait du journalisme d’entreprise en quelque sorte, pour divers supports écrits.
Aujourd’hui, je suis retraité. J’ai 69 ans et je vis la plus grande partie de l’année à Braşov bien qu’une part de moi-même soit restée à Timişoara. Le reste du temps, je suis en France.

C’est avec grand plaisir que j’apporterai ma contribution à ce projet avec mes souvenirs, mon expérience et… mon enthousiasme.

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3 commentaire

  1. La mégalomanie n’a pas de frontières. Mais c’est une belle ville maintenant que tu nous décriras certainement bientôt. Amitiés.

  2. Le coût de l’alliance avec l’Allemagne pendant la deuxième guerre mondiale a été, à mon avis, assez important pour beaucoup de roumains. Beaucoup de villes de Roumanie avaient subi des « changements radicaux ». J’ai lu récemment dans un ouvrage sur l’histoire du pays que, selon certains, Hitler avait même vendu tout le pays à Staline.

    Ton article est très intéressant. Merci beaucoup de ces efforts Yves.
    Excellente journée à toi.

  3. Que voilà un texte instructif pour mettre un pan d’histoire en perspective. Les vieux pays ont beaucoup à nous apprendre de par leur longue histoire. Si l’humanité est ce qu’elle est…. c’est parce qu’elle a une longue histoire.
    Merci de nous en apprendre…

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