Fantastiques Carpates de Jules Verne

Publié en 1892, trente ans après son premier roman, « Le Château des Carpathes*» de Jules Verne, s’inscrit de façon assez inhabituelle pour cet auteur dans la lignée des romans gothiques, genre où le château moyenâgeux tient une place prépondérante. Alliant le fantastique, le surnaturel et le merveilleux, avec un final parfaitement rationnel et scientifique, « Le Château des Carpathes » n’est pas l’œuvre la plus connue de Jules Verne mais elle présente un point commun avec l’un des sommets du genre, « Dracula » de Bram Stocker, paru cinq ans plus tard en 1897 : l’action se déroule en Roumanie.

* Carpathes au lieu de « Carpates », nous conserverons l’ancienne orthographe du nom telle qu’utilisée par Jules Verne.

L’histoire se situe dans sa plus grande partie en Transylvanie dans le village de Werts (Vereşti) où le berger Frik observe que, des ruines du château-fort du baron Rodolphe de Gortz, s’échappe un filet de fumée. Les habitants du village pensaient que cette forteresse, abandonnée depuis des dizaines d‘années, était devenue la proie des fantômes. Quel est donc le mystère de ces sombres ruines ? Toute l’intrigue du roman repose sur cette interrogation.

Jules Verne« Curieux fragment de l’empire d’Autriche, cette Transylvanie, l’Ederly en magyar, c’est-à-dire « le pays des forêts » est limitée par la Hongrie au nord, la Valachie au sud, la Moldavie à l’ouest. Etendue sur soixante mille kilomètres carrés, soit six millions d’hectares - à peu près le neuvième de la France - c’est une sorte de Suisse, mais de moitié plus vaste que le domaine helvétique, sans être plus peuplée. Avec ses plateaux livrés à la culture, ses luxuriants pâturages, ses vallées capricieusement dessinées, ses cimes sourcilleuses, la Transylvanie, zébrée par les ramifications d’origine plutonique des Carpathes, est sillonnée de nombreux cours d’eau qui vont grossir la Theisse (N.D.R : Tisza en hongrois. Cette rivière arrose Szeged) et ce superbe Danube, dont les Portes de Fer, à quelques milles au sud, ferment le défilé de la chaîne des Balkans sur la frontière de la Hongrie et de l’empire ottoman.
Tel est l’ancien pays des Daces, conquis par Trajan au premier siècle de l’ère chrétienne. L’indépendance dont il jouissait sous Jean Zapoly et ses successeurs jusqu’en 1699, pris fin avec Léopold 1er qui l’annexa à l’Autriche. Mais quelle qu’ait été sa constitution politique, il est resté le commun habitat de diverses races qui s’y coudoient sans fusionner, les Valaques ou Roumains, les Hongrois, les Tsiganes, les Szeklers d’origine moldave, et aussi les Saxons que le temps et les circonstances finiront par "magyariser" au profit de l’unité transylvaine. »

C’est ainsi que Jules Verne décrit la Transylvanie dans les premières pages de son roman. Cette description, toutefois, pose question. D’où tire-t-il les éléments de cette illustration précise et documentée ?

Enigmatique Luiza

Simion Săveanu, l’un des biographes roumain de Jules Verne, émet l’hypothèse que l’écrivain français aurait visité la Roumanie avant d‘écrire « Le Château des Carpathes ». Dans son livre « Sur les traces de Jules Verne » il affirme que, entre 1882 et 1884, l’auteur aurait été en relation intime avec une dénommée Luiza Müller, une jolie Roumaine originaire d’Homorod. Elle l’aurait fortement incité à venir visiter incognito la région. Il y serait venu, descendant le Danube en bateau jusqu’à Giurgiu. Puis il aurait gagné Bucarest par le train, rejoint Braşov pour arriver finalement à Homorod. Au cours d’un périple de plusieurs semaines, il aurait visité le château de Colţ, qui, pense-t-on, lui aurait inspiré l’intrigue de son roman « Le Château des Carpathes ».

D’un tout autre avis, Florin Horvath, auteur de romans à références historiques, affirme que la localisation de l’action n’a aucun lien avec la réalité géographique. « Ce qui confère de la crédibilité à Jules Verne, c’est sa clairvoyance scientifique. En ce qui concerne le lieu de l’action, c’est autre chose.  C’est clairement de la pure imagination.»

Une Illustration originale du "Château des Carpathes". En 1944, une famille de Bucarest trouva dans une commode quelques lettres d’amour écrites par Jules Verne à Luiza. Celle-ci avait conservé sa correspondance avec l’écrivain et l’avait donnée en héritage à ses petits-enfants. A côté de ces lettres, quelques cadeaux laissés par l’écrivain : deux maquettes de yachts, une montre et quelques volumes de son œuvre.

D’autres biographes de l’auteur français affirment, quant à eux, qu’il n’a jamais mis les pieds en Roumanie, a fortiori en Transylvanie, mais qu’il aurait effectivement eu une liaison avec une Roumaine dénommée Luiza. Leur histoire se serait consommée à Paris. Leur correspondance l’attesterait. Luiza lui aurait donné tous les éléments nécessaires à la rédaction du livre et lui aurait même rapporté de la documentation de Vienne.

Un véritable attrait pour la Roumanie

Bref, les spéculations vont bon train : Jules Verne est-il venu ou non en Roumanie ? Finalement, tout cela n’a que peu d’importance. Ce qui compte, c’est la légende et, surtout, l’intérêt que Jules Verne a eu pour ce pays. L’auteur s’attache aux paysages faisant ressortir chaque détail avec la plus grande finesse. Et une bonne partie du livre décrit les coutumes et les traditions locales.
« Le Roumain ne périra jamais » ou « Ces Valaques de Transylvanie n’ont pas perdu l’espoir ». Ce sont là quelques mots parmi ceux écrits et retrouvés dans son propre journal. Il aurait même, paraît-il, apprécié un déjeuner accompagné de «mămăligă et de tuică».
Soulignons enfin que Jules Verne a eu pour la Roumanie un véritable attrait et ce bien avant d’écrire le « Château des Carpathes ». Trois autres récits « Kéraban le Têtu » paru en 1883, « Mathias Sandorf », en 1885 et « Claudius Bombarnac » en 1889 contiennent des noms roumains et abordent des réalités historiques roumaines.
Oui, indéniablement, Jules Verne aimait la Roumanie.

Vue générale du château de Colt (Roumanie)

Où se trouve le mystérieux château des Carpathes ?

Les historiens ont longtemps pensé que Jules Verne s’était inspiré du château de Bran pour écrire son roman. Mais le château de Colţ s’est ensuite imposé comme la source d’inspiration de l’écrivain tant la description qu’il en donne est fidèle. Jules Verne l’aurait-il visité au cours de son hypothétique séjour en Transylvanie ?

Situé à 62 km de Deva et à 18 km de Hațeg , la forteresse de Colţ domine le village de Suseni, commune de Râu de Mori, (judet Hunedoara), à l’entrée du défilé Râuşorului. Elle a été construite au XIVème siècle par l’une des plus fameuses familles nobiliaires roumaine de Transylvanie, celle du prince de Râu de Mori, Cândea surnommé « Nicolaus Dictus Kende » signifiant « Nicolas dit le Commandant ». Plus tard, cette famille, plus connue aujourd’hui sous le nom magyarisé de Kendeffy, accrut son territoire et son pouvoir au-delà de Hațeg.

Vue aérienne du château de Colt (Roumanie)

Avec ses murs épais et ses hautes tours de défense, le château-fort pouvait défier une artillerie. Au milieu du XVIIème siècle, il participa aux luttes qui accompagnèrent l’invasion turco-tatare. Il fut abandonnée au cours du XVIIIème siècle après la libération du Banat de l’occupation ottomane.

Au début des années 90, environ un siècle après la parution du roman, l’attention se reporta sur lui. Il commença à émerger de l’oubli. Mais malheureusement, le château de Colţ n’est plus qu’une ruine. Il faut environ une demi-heure pour y accéder dans des conditions difficiles. Le chemin, abrupt et sinueux, envahi par les ronces, s’enfonce dans une forêt dense où l’on risque de s’égarer. « En plus du tracé non balisé et le fait que, les jours de pluie, l’accès vers le monument est impraticable, les touristes qui parviennent au château doivent savoir que la zone est dangereuse en raison de la présence de nombreuses vipères. Aucun indicateur ne prévient du danger mais il est réel. De plus, les visiteurs doivent être très attentifs. Il existe un risque d’éboulement dû au très mauvais état des murs. Et une fois arrivé sur les lieux, il n’y a aucune installation de protection», souligne Dacian Muntean, un chercheur qui a étudié le monument.

Donjon du château de Colt (Roumanie)

« Malgré son potentiel touristique, dans une région magnifique, il y a peu de chance pour que le château soit restauré et inclus dans un circuit, explique Niculiţă Mang, maire de Râu de Mori. Les autorités locales ont bien essayé dans les années passées d’obtenir des fonds pour la réhabilitation du monument. Notre budget communal ne nous permet pas d’investir. Il faudrait quelques millions d’euros. Mais la majorité des financements sont partis dans la restauration de la citadelle de Deva.»

Malgré cela, le château de Colt mérite sûrement le détour, non seulement pour son attrait touristique, mais aussi pour se souvenir que la prodigieuse imagination de Jules Verne s’est arrêtée un jour dans ce coin de Transylvanie et a redonné vie à ce château oublié, devenu par la grâce de son talent «Le Château des Carpathes ».

Les pages du « Château des Carpathes » recèlent des noms de localités qui, pour beaucoup, sont bien connues des familiers de la Roumanie.

Cluj (Klausenburg) ; Turda (Thorenburg) ; Alba Iulia (Karlsburg ou Weissenburg) ; Sebeş (Mühlbach) ; Sibiu (Hermannstadt) ; Deva (Diemrich, Schlossberg ou Denburg) ; Hunedoara (Eisenmark); Haţeg (Hotzing ou Wallenthal) ; Râu de Mori ; Petrila ; Petroşani (Petroschen) ; Vulcan et dans le roman, le village fictif de Werst situé près de Vulcan ; Curtea de Argeş ; Craiova.


Sources et crédits photos :
BZI.ro ; Adevarul.ro ; Travel in Romania ; Hyperliteratura.ro ; Identitatea Românească ; Historia.ro ; Wikipedia ; Go Hunedoara ; Cârtiţa plimbăreaţă ; trilulilu.ro

Yves LELONG

Yves Lelong

J’ai travaillé, au cours de la seconde partie de ma carrière professionnelle, à la direction de la communication interne d’une grande banque française. J’ai fait du journalisme d’entreprise en quelque sorte, pour divers supports écrits.
Aujourd’hui, je suis retraité. J’ai 69 ans et je vis la plus grande partie de l’année à Braşov bien qu’une part de moi-même soit restée à Timişoara. Le reste du temps, je suis en France.

C’est avec grand plaisir que j’apporterai ma contribution à ce projet avec mes souvenirs, mon expérience et… mon enthousiasme.

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6 commentaire

  1. Bonjour Yves,

    C’est un long travail de recherche documentaire que vous avez fait là Yves, et je vous suis extrêmement reconnaissante pour tout le temps et pour toute l’énergie que vous avez donné pour la conception et la mise en ligne de cet article. Un mot de remerciements aussi pour le savoir que vous avez partagé avec nous et pour la clarté de cet article. C’est un honneur pour moi de travailler avec vous 🙂 ! Merci de m’avoir fait confiance !

    Très bonne journée à vous Yves.
    Bisous

    1. Merci beaucoup.

  2. Un article très documenté et qui donne envie de découvrir ce Jules Verne roumain en dehors de ses ouvrages les plus connus en France et merci pour ces autres idées de châteaux à visiter. Bravo et merci.

    1. Bonjour,
      Merci de vos critiques très positives, encourageantes et chaleureuses.
      J’apprécie beaucoup.
      Bien cordialement,
      Yves Lelong

  3. Un excellent article vraiment très documenté qui donne envie de lire ce roman de Jules Verne. Même s’il n’a pas séjourné en Roumanie, cet auteur qui s’attardait beaucoup sur les détails et n’écrivait pas sans une grosse documentation, a certainement obtenu des renseignements précis par une personne qui connaissait la Roumanie et cette région d u château de Colt.
    Quand on connait le talent de Jules Verne pour sa clairvoyance scientifique dont il a fait preuve dans de nombreux autres romans, on peut aisément imaginer qu’il ait allié celle-ci à son imagination débordante pour écrire ce roman, Jules Verne aimant écrire sur tout ce qui touchait au côté fantastique d’un évènement ou d’un lieu.

    1. Un grand merci pour vos appréciations. J’apprécie !
      Cordialement.

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